Il a relégué dans son armoire sa tunique à l’effigie de Jésus. Cessé de porter sa médaille et sa croix en
pendentif. Plus question de laisser traîner sa bible chez lui, elle est enfermée à l’abri des regards curieux. Oublié, le temps de prière avant les repas. En Algérie, rien ne doit signaler
qu’il est chrétien. Aristide, camerounais d’une vingtaine d’années est étudiant à l’ENA, école nationale d’administration, à Alger. Catholique, il vit désormais sa religion tout en discrétion
dans un pays où l’Islam est religion d’Etat. Un culte bien différent de la pratique festive et ostentatoire qu’il connaissait dans son pays d’origine. Loin de diminuer ses convictions, vivre au
sein de cette Eglise algérienne atypique, qui se définit comme une « communauté de la rencontre » avec les musulmans, n’a fait que renforcer sa foi.
Arrivé au Maghreb voici quatre ans, les « anciens », les étudiants africains installés ici depuis longtemps, l’ont « mis au parfum ». Pas question de s’exposer, de montrer
qu’on est chrétien. Le christianisme est minoritaire, marginal, dans ce pays à 99% musulman, et ne peut s’affirmer comme il le ferait ailleurs. Au début, tout lui fait peur. Il n’ose même plus
faire certains gestes, banals auparavant, comme le signe de croix. Au Cameroun, les chrétiens invoquent Dieu en famille, à n’importe quel moment de la journée. Ici, Aristide ne peut plus prier
partout, ni observer le carême. Impossible de se rendre le dimanche à la messe, le jour n’est pas chômé en Algérie. Alors, il assiste à l’eucharistie le vendredi, à la maison diocésaine
d’Alger. Fini d’arborer des signes religieux ostensibles, qui pourraient être considérés comme une provocation. Sinon, explique t-il : « on risque des agressions, ou au moins des
menaces ». Des menaces, il en a eu dans la rue, par des gens qui ne comprenaient pas qu’on ne soit pas musulman. Heureusement, elles ne sont pas le lot du quotidien.
Les questions, en revanche, sont omniprésentes. « La première qu’on te pose ici quand on te rencontre c’est : es-tu musulman ? Quand tu réponds non, on te demande
pourquoi ? Pour beaucoup d’Algériens, la seule religion est l’Islam. Pour eux, ceux qui ne la pratiquent pas vont en enfer ». Difficile à vivre, surtout les premiers mois. Et
puis le jeune homme s’est accoutumé. Il se borne à dire qu’il est croyant, et refuse d’aller au-delà dans la discussion, rétorquant que cela ne concerne que lui. Tout au plus, répliquera t-il,
si la personne insiste vraiment « je suis chrétien, et après ? » Certains essayent de poursuivre, avancent que les chrétiens sont appelés à devenir musulmans,
s’énervent. Dans ce cas, il préfère partir.
Dans son école, heureusement, le climat est différent. Ceux qui ont eu peu de contact avec l’étranger découvrent qu’on peut avoir une autre religion que l’Islam. Si quelques uns, malgré tout,
cherchent à le convaincre des bienfaits du Coran, beaucoup, musulmans pratiquants, veulent savoir d’où il vient, et quelle foi il pratique. Quelques uns lui demandent même de penser à eux,
quand ils savent qu’il se rend à l’Eglise. Surtout en période d’examens !
Paradoxalement, il a pu progresser dans sa foi au sein de la communauté chrétienne d’Alger, une communauté petite, mais très forte spirituellement. Il y a fait sa confirmation. Le jeune homme
relève, en un sourire, que ce sont les obstacles qui ont conforté sa religion. Avant de conclure : « Il n’y a pas de foi sans embûche ».